J'en crevais de haine, tu sais. La solitude me pourrissait le coeur, au point de me donner envie d'ouvrir grand les bras pour rassembler d'un geste vaste tout un tas de bouffe, et répéter à la face de l'humanité : " Voilà. Voilà. Tout ça, c'est à moi. A moi. A moi. A moi, à moi, à moi, à moi... " C'est comme si j'avais été en train de mourir de faim et que la moitié du monde s'était tenue là, en bas, à rire à boire et à bâfrer... et que je n'étais pas arrivé à me lever et à les rejoindre. Pour m'envoyer dix tonnes de nourriture au fond de l'estomac, et calmer mon appétit. Cette faim vomissante.
Je suis tout seul depuis hier. Mes parents sont partis à Rome en me confiant l'appartement pour un mois. Ma soeur n'est plus là non plus. Ma mère l'a envoyée chez une de ses copines pour tout le mois. Elle a beaucoup ronchonné, Clara. Mais elle a fini par obtempérer. Après tout, la Côte d'Azur, ce n'est vraiment pas si mal... Moi, je suis resté tout seul au milieu du néant. Car c'est bien vrai, un Paris entamant un mois d'Août caniculaire, c'est désertification et compagnie. Et je ne parle pas simplement du climat et des petits vieux qui tombent comme des mouches. La plupart des Parisiens sont partis se rafraîchir le cul à la mer. Alors, du coup, la chape de chaleur étouffante qui est tombée sur les rues est vraiment une chape de silence. Plus de murmures dehors. Sauf la nuit, où les insectes ébahis s'éveillent, goûtant la soudaine fraîcheur... Quel silence. L'envie de gerber est presque partie. C'est si rare. Si rare pour moi de me sentir libre. Délivré.
[La Plume d'Argent]